Histoire des digues de l’Isère amont jusqu’en 1900


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> Créé le 7 décembre 2009 | Modifié le 26 juin 2012
L'ancien village gaulois de Cularo qui deviendra plus tard la ville de Grenoble. Durant le colloque 1859 - 2009, Michel Pinhas - directeur de l’AD Isère Drac Romanche - est intervenu pour établir une rétrospective historique du système d’endiguement de l’Isère dans le Grésivaudan. Voici l’intégralité de son texte figurant dans les actes du colloque.

Avant 1807 : de simples défenses

L’Isère amont est caractérisée par un cours sinueux, de larges divagations, une zone inondable s’étendant d’un pied de coteau à l’autre, une dynamique d’érosion marquée, la présence de zones humides favorisées par des points bas, une végétation exubérante. Consécutifs à une volonté de défrichement, les premiers endiguements sont mis en œuvre dès le 16e siècle. Demeurant ponctuels (la digue royale Lancey-Domène, la digue Saint-Roch à Grenoble), ils ont surtout pour objectif de stabiliser le cours ordinaire de la rivière, de défendre les terres contre l’érosion (« la corrosion » selon la terminologie de l’époque). La plupart des défenses consistent alors en des rangées de coffres de bois remplis de pierre, ou des troncs de sapins reliés par des fascines et remplis de terre et de pierraille. On élève également des épis de fascines perpendiculairement aux berges pour favoriser l’atterrissement. Les digues protégées par une carapace en pierre ne se généralisent qu’à partir de 1780.

Après les crues de 1733 et 1740 au cours desquelles l’Isère coupe une partie de ses méandres (9 km en moins entre le Versoud et Grenoble), les premiers projets pris de l’Administration voient le jour. On renforce d’abord les coudes les plus dangereux comme à Lancey et Meylan (Grangeage). Les avis divergent selon que l’on est pour ou contre un endiguement intégral et le redressement du tracé du lit de l’Isère. L’impact de ces projets sur la ville de Grenoble constitue la pierre d’achoppement du passage à l’acte. Suite à la crue d’octobre 1778 (le déluge de la Saint Crépin), la nécessité d’un projet d’ensemble - associant endiguement, redressement et colmatage - est affirmée par l’Administration. Le premier lever topographique de l’Isère amont est engagé. Le projet prévoit de passer de 51 km de cours à 27 km ! Mais le souvenir des crues et la crainte de la ville s’éloignant, la Révolution de 1789 le renvoie à des jours meilleurs...

De 1807 à 1840 : les prémisses et le Projet Crozet

La loi de 1807 règle alors de façon durable la mise en œuvre des travaux de protection. Sont notamment prévus : le financement éventuel par l’Etat jusqu’à hauteur de 50%, le financement de tout ou partie par les propriétaires concernés à hauteur de leur intérêt, une maitrise d’ouvrage syndicale sous contrôle de l’Administration. Suite à la crue de 1816, les premiers grands endiguements datant sont érigés en 1818 en rive droite, au niveau de Barraux-La Buissière. L’entrepreneur adjudicataire se paie sur les terrains gagnés sur la rivière. En rive gauche, des digues hautes de 3,50 m sont édifiées sur 7 km. Des casiers de colmatage sont pratiqués en arrière des digues, alimentés par des pertuis.

Datant de 1822, le Projet Crozet s’appuie sur les aménagements existants mais redresse le lit autant que possible. Il propose une mise en œuvre progressive - autant en hauteur qu’en linéaire - de façon à favoriser l’atterrissement. La largeur de référence du lit est de 112 m, pour un endiguement continu entre La Gâche et Saint-Nazaire. Le montant des travaux envisagés est de 4,6 Millions de francs. Si elle accepte cette largeur, l’Administration refuse cependant les grands alignements droits car elle craint - à l’instar des syndics de Lancey-Froges - un apport massif de graviers en aval. Entre 1823 et 1838, de nombreux endiguements sont néanmoins réalisés sur la base de ce projet, notamment au Touvet, à La Terrasse, à Crolles, au Cheylas, à Tencin. Afin de réduire la contestation des communes situées sur la berge opposée, la largeur en pied de digue est finalement calée à 110 m.

Du côté de la Combe de Savoie, il faut noter que - à l’initiative de l’Etat Sarde, entre 1829 et 1853 - l’endiguement de l’Isère est réalisé selon un projet unique, dans la continuité. Les digues sont rectilignes et suivent l’axe de la vallée. Hautes de 2,5 à 3 m, elles déterminent un lit large de 112 m de large en amont de la confluence avec l’Arc, et de 132 m en aval. Mais, étalés sur 25 ans, ces travaux commencent à produire leurs effets dans le Grésivaudan dès 1844.

Situation de l’endiguement du Grésivaudan en 1845

Au débouché de l’endiguement de Savoie, le secteur de La Gâche constitue une zone d’expansion avant les digues du secteur Barraux-La Buissière. Puis, les 18 km de berges conduisant jusqu’à Lancey ne sont que succession de digues et de lacunes. Certaines digues sont régulières et situées dans l’axe (Le Touvet-Saint Nazaire sur 10 km, Goncelin-Tencin sur 11 km). Mais d’autres ne sont que des perrés de berge situés en arrière de l’alignement (Crolles-Bernin sur 2 km, Froges-La Pierre sur 4 km). Quant aux lacunes, elles sont au nombre de quatre sur 6 km en rive droite (Chapareillan, Saint-Vincent-de Mercuze, La Terrasse, Crolles) et de trois sur 3 km en rive gauche (Pontcharra, La Pierre, Villard-Bonnot). A noter : ces endiguements sont construits et surveillés par trente syndicats !

Le secteur compris entre Lancey et Grenoble est plus délicate car plus sinueuse : 23 km de déroulé pour une distance rectiligne de 12 km ! Les aménagements sont hétérogènes (épis, enrochements ponctuels, cordons) et la largeur du lit variable de 80 m à 200 m. Les digues existantes - principalement situées aux coudes - sont destinées à éviter les défluences les plus préjudiciables (Lancey, Grangeage, La Taillat). La diminution de la pente d’écoulement conduit à de nombreuses infiltrations lors des crues. Ici, six syndicats seulement gèrent le linéaire, mais dans une totale désunion.

A partir de 1840, la situation de dégrade, en partie du fait des endiguements savoyards (exhaussement du lit, diminution de capacité entre les endiguements). Autrefois situées à l’abri, des terres sont inondées et soumises à un relèvement excessif de la nappe. Crue après crue, le rehaussement - au coup par coup - des digues conduit à une situation catastrophique. Devant cet état de fait, la Commission de 1847 définit des mesures à prendre vis-à-vis des « deux agents de destruction que sont les déversements et les infiltrations » : le rescindement général de Lancey à Grenoble pour retrouver la pente moyenne amont, des canaux longitudinaux pour drainer la plaine. De plus, ces mesures auraient le mérite de faciliter la navigation encore active avant l’arrivée du chemin de fer. Le projet est évalué à 8 MF. Il conclut à la nécessité de constituer un Syndicat unique pour la vallée, sous l’autorité technique d’un Service de l’Isère assurant la cohésion des actions menées.

1850-1860 : le Projet Cunit et deux crues mémorables...

Portant le nom de l’ingénieur ordinaire qui en est l’auteur, le Projet Cunit intervient après la grande crue de 1848. Avec une précision et une technicité remarquables, il analyse les causes des dysfonctionnements : des niveaux de crue relevés par effet de l’endiguement (largeur moindre), des graviers s’accumulant aux points de rupture de pente et dans les coudes (de 50 à 80 cm en 25 ans).

Le projet est mis au point sur la base d’un plan au 20 000e de l’étendue et des niveaux de la crue de 1848, et de 99 profils en travers levés en 1822. Le principe est un endiguement strict selon ces paramètres : une largeur de 112 m, des alignements rectilignes, un crête calée à 1 m au-dessus de la crue de 1848 (soit un débit de 1 100 m3/s), ainsi que des canaux de drainage en arrière des digues, endigués à leur confluence avec l’Isère : six en rive droite et autant en rive gauche. Le phasage prévoyait d’effectuer les travaux d’aval vers l’amont, avec une priorité pour le secteur Domène-Grenoble. Le montant estimé était de 6 MF (10 000 fois le revenu annuel moyen/habitant). Ce projet - le premier établi de façon globale et très technique - fut finalement repoussé par les politiques devant la division syndicale, ce qui était en totale contradiction avec la nécessité d’une maitrise d’ouvrage unique et d’un financement global. L’ingénieur Cunit fut lui muté à Chalon-sur-Marne en 1852…

Néanmoins, les syndicats entreprirent le creusement de canaux de drainage, comme par exemple le canal de Cheminade situé entre Domène et Gières. Mais la crue de 1856 (1200 m3/s) qui submergea tous les endiguements, suivie elle-même de la crue historique de 1859 (1800 m3/s) mirent à bas les endiguements qui tenaient encore debout ! Constatant l’échec des projets d’endiguement menés jusqu’en 1860 - mais aussi l’épuisement des Syndicats les ayant mis en œuvre - le rapport Gentil proposa alors que :
- dans les zones non endiguées, le lit soit stabilisé par de l’enrochement, avec une expansion possible par delà des bourrelets, et qu’un endiguement transversal soit mis en place pour protéger l’aval
- dans les zones endiguées, la vallée soit divisée en casiers protégés en amont par des digues transversales «  insubmersibles », qu’un système de perrés longitudinaux (à pente supérieure à celle de l’Isère) soit mis en place, de façon à être submergés progressivement par l’aval pour les crues exceptionnelles.
Ces mesures préfiguraient le système à casiers. Le début de déversement intervenant vers 1100 m3/s, la hauteur des digues étant limitée à 3,50 m par rapport à l’étiage, et le lit élargi dans les zones morphologiques de dépôt (courbes). Des bourrelets étaient prévus pour favoriser l’atterrissement, et donc l’exhaussement des terres inondées. Mais le projet Gentil termina lui aussi - malheureusement - sur une étagère…

De 1860 à 1900 : un système hétérogène

De nombreux canaux sont alors réalisés, ce qui améliore la situation. Ainsi, la rive droite de l’Isère est entièrement drainée en 1892. De plus, les syndicats se regroupent pour ne former plus que six syndicats, sur un découpage correspondant à peu près au périmètre syndical actuel. Sans pour autant travailler sur un projet global, ils entreprennent l’exhaussement et la consolidation des digues existantes, et l’achèvement de l’endiguement continu. Les bourrelets existant entre Lancey et Grenoble sont renforcés par de l’enrochement. Néanmoins, à nouveau, la situation se dégrade progressivement car le lit s’engrave, les îlots se végétalisent, et la section hydraulique devient insuffisante. De plus, l’exutoire des canaux de drainage se relève progressivement, compromettant ce dernier. Les terrains redeviennent ainsi marécageux. A la fin du 19e siècle, la différence reste notable entre l’aménagement de Savoie – achevé, homogène et efficace - et celui du Grésivaudan : hétérogène, et d’efficacité variable selon l’époque et le lieu.

Dans un mémoire adressé aux syndicats en 1899, l’ingénieur des Ponts et Chaussées De la Brosse dresse un état des lieux édifiant de l’endiguement du Grésivaudan : « L’Administration supérieure a souvent appelé notre attention sur les vices et les dangers du système actuel de l’endiguement de l’Isère. Mr le Ministre des Travaux Publics a renouvelé ses instructions qui peuvent se résumer ainsi :
- l’Administration n’autorisera aucun nouveau relèvement des digues, quelque minime qu’il soit,
- les intéressés sont invités à se rendre compte des dangers auxquels les expose leur système d’endiguement et à étudier les moyens d’y porter remède,
- les défauts du système d’endiguement qui existe dans la vallée de l’Isère sont de deux sortes : insuffisance du lit majeur (c’est-à-dire de l’espace offert aux crues) ; excès de largeur du lit mineur, c’est-à-dire de l’espace où sont concentrées les basses eaux
 ».

Suit un descriptif des nombreuses brèches liées aux surverses, les digues indemnes ne l’étant souvent que parce qu’une brèche voisine vient les soulager. De la Brosse dénonce le coût élevé de réparations, ainsi que leur précarité vu l’absence de compactage des remblais. Il déplore aussi la trop grande largeur du lit mineur, responsable de l’engravement excessif et de l’exhaussement en résultant. Les principes d’aménagement qu’il propose alors sont remarquables par leur lucidité : « Il faudrait donner aux crues un plus vaste débouché, et pour cela il n’y a qu’un moyen : créer de nouvelles lignes de digues insubmersibles laissant entre elles un espace suffisant pour que les crues s’y étalent librement… ». L’espace intra-digues serait progressivement colmaté lors des crues grâce à un système d’ouvertures pratiquées dans les digues d’origine, et de retour à l’Isère via des seuils reversoirs contrôlant la décantation, et donc le colmatage. Pour être complet, il n’oublie pas de préciser l’importance de l’entretien des endiguements.

- Lire la suite de l’histoire des digues de l’Isère amont pour la période comprise entre 1900 et aujourd’hui.
- Voir la vidéo de l’intervention de Michel Pinhas durant le Colloque « Isère 1859-2009 » - 150ème anniversaire de la crue de référence de l’Isère, récapitulant la rétrospective historique du système d’endiguement de l’Isère dans le Grésivaudan. Durée 20 mn.

Grenoble au 16e siècle

Grantianopolis, acusanorium colonia. Seconde moitié du 16e siècle. Fonds BMG : Bibliothèque Municipale de Grenoble. Grenoble au 16e siècle.

Projet de redressement de 1785

Plan du cours de la rivière d’Izère dans la vallée du Graisivaudan, depuis la limite de Savoye jusqu’à Grenoble, avec le projet de redressement de la rivière et l’établissement de digues, conformément au mémoire de M. Marmillod en date du 21 Mai 1785. Source AD.

Zoom sur le projet de 1785

Méandres de l’Isère et projet de redressement de l’Isère entre Villard-Bonnot et Montbonnot. Marmillod, 1785. Source AD. méandres isère date inconnue copie

Inondation du 3 novembre 1859

Isère au quai Perrière en 1859 Le Quai Perrière, aujourd’hui le quai des pizzerias.

La plaine inondée en 1859

Plan général de l’Inondation de 1859 dans la plaine de Grenoble (Archives Départementales de l’Isère). Carte établie par un ingénieur, en 1878, dans le cadre de la préparation d’un plan de défense contre les inondations. NB : la convention classique d’orientation du Nord vers le haut est inversée. Carte de Grenoble inondée par la crue de 1859

Quai Saint-Laurent (1)

Le quartier Saint-Laurent avant la construction du quai. 1862. Source BMG. quartier saint laurent avant construction quai en 1863 (source BMG)

Quai Saint-Laurent (2)

Plan de construction du quai Saint-Laurent à Grenoble. 1863. Source BMG. plan construction quai retouché

Pont de la citadelle

Construction pont en 1864. Source BMG. construction pont de la citadelle en 1864 (source BMG)

Grenoble en 1884

Plan d’ensemble pour la protection de Grenoble contre l’inondation. 1884, source ADI. plan ensemble protection grenoble contre inondation 1884 (source ADI)

1899 : le rapport de la Brosse

Dans un mémoire daté de 1899, l’ingénieur des Ponts et Chaussées De la Brosse dresse un état des lieux édifiant de l’endiguement du Grésivaudan. Le rapport "De la Brosse".

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