Histoire des digues de l’Isère amont au 20e siècle !


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> Créé le 1er décembre 2009 | Modifié le 18 janvier 2011
la digue au niveau de Gières en juin 2008.

... Suite de la page "Histoire de l’endiguement de l’Isère amont jusqu’en 1900."

De 1925 à 1955 : un projet, un service, une association... et toujours les mêmes crues !

Devant l’urgence et le niveau de dégradation de la situation, un concours d’ingénierie est lancé en 1927. Retenue, l’entreprise Schneider et Cie présente - dès 1929 - un avant-projet dont les caractéristiques sont les suivantes :
- exhaussement des digues et dragage,
- construction de deux canaux de drainage à l’amont (Chantourne de Meylan) et l’aval de Grenoble,
- création de champs d’inondation dans les plaines cultivées pour écrêter les grandes crues : des déversoirs et des reversoirs implantés sur les digues, de Pontcharra à Saint-Gervais.

On ne prétend donc plus régler définitivement le problème au moyen des seuls endiguements : on organise la submersion à moindre dommage et sans coupure de boucle. Ce projet aboutit à la loi de 1930 qui reconnait la nécessité de l’aménagement de l’Isère et crée un « Service spécial d’Aménagement de l’Isère ». Faute de crédits, les travaux ne furent pas entrepris.

En 1936, le Département de l’Isère, les communes riveraines et les syndicats sont regroupés au sein d’un organisme plus important : « l’Association Départementale des collectivités intéressées à l’Aménagement des plaines de l’Isère, du Drac, et de la Romanche ». C’est la naissance de l’AD. Une structure analogue est prévue en Savoie.

En septembre 1940 survient une crue catastrophique : toutes les digues en amont de Brignoud cèdent, et un lac de 14 km2 couvre la plaine entre Tencin et Brignoud. On note alors l’écrêtement réalisé : alors qu’elle dépassa les 1500 m3/s à La Gâche (4,90 m à l’échelle), le débit ne fut que de 900 m3/s à Grenoble. A la suite de cette crue, une nouvelle loi de finances est promulguée en 1941. Elle constituera le socle du financement ultérieur des aménagements décidés par l’Etat.

De 1942 à 1944, le service d’Aménagement de l’Isère entreprend des investigations relatives au régime de transport solide de l’Isère et du Drac. Les études sont reprises sur la base de l’avant-projet Schneider. Des modèles réduits sont réalisés par Neyrpic pour évaluer l’impact sédimentologique des coupures de boucle. En 1947, un nouvel avant-projet Schneider est présenté. En voici les principes :
- abaissement du lit de l’Isère par sédimentation amont (barrage et plage de dépôt), curage du lit (voir auto-curage sur 20 à 30 ans),
- assainissement par une meilleure évacuation des eaux de surface et du niveau de drainage,
- protection contre l’inondation par relèvement des digues (avec les matériaux de curage), abaissement du lit et – fait nouveau ! - coupure de boucles.

Il est ainsi prévu de draguer 1,5 m en moyenne entre Le Cheylas et La Taillat (soit une largeur de 80 m sur 28 km, et donc… 3,5 millions de m3 de matériaux prélevés), de couper la boucle du Bois Français au Versoud, celle de La Taillat à Meylan, et celle des Sablons à La Tronche. Un aménagement hydroélectrique est programmé au pont de La Gâche (Pontcharra), en liaison avec un piège à sédiment (135 m3/s dérivés, un canal de 23 km, une chute de 32 m à Saint-Nazaire…). Suite à la crue de 1948, un projet remanié est présenté en 1949 au Service d’Aménagement de l’Isère. Il prévoit l’extraction de 8 millions de m3 entre Pontcharra et Saint-Gervais, et une capacité intra-digues portée à 2 000 m3/s. Mais, comme toujours, les travaux furent commencés… puis arrêtés, faute de crédits !

1955-2005 : le temps des décisions et de l’action

En 1955, une nouvelle crue vient réveiller les esprits : 1 100 m3/s à La Gâche, 850 m3/s à Grenoble. Le Service d’Aménagement de l’Isère décide alors d’engager les travaux en deux temps :
- les « terrassements à sec » qui consistent à déraser les îlots au dessus du niveau d’étiage de 1930, le rehaussement des digues de façon à se caler à 50 cm au-dessus de la crue de 1955, la banquette de 15 m en pied de digue étant conservée,
- le dragage qui consiste à approfondir le lit sur 60 cm et à exhausser les digues avec les déblais jusqu’à une capacité de 2000 m3/s.

Entre 1957 et 1969, les quatorze tranches de terrassement à sec sont mises en œuvre sur Isère amont et aval, entièrement financées par l’Etat. Sont reprises en particulier les protections entre Domène et Grenoble, avec la mise en œuvre de la digue de Gières-Saint Martin d’Hères. Il est aujourd’hui surprenant de voir la discordance entre les coupes de projet relatives à la recharge des digues et la réalité exécutée. Les coupes prévoyaient un remblaiement coté plaine, mais ce qui fut fait c’est un remblaiement partiel dans le lit, sans protection de pied... L’érosion prévisible donne aujourd’hui ce faciès caractéristique des talus de l’Isère : un rampant quasi vertical surplombant les lauzes de protection du 19e siècle.

En 1968, la coupure du Bois Français est réalisée, là encore à mi chemin du projet très technique élaboré par Sogreah à la suite d’essais sur modèle physique. Parallèlement aux travaux d’endiguement, l’ensemble du réseau de drainage est repris dans le cadre du Plan d’Aménagement Rural, sous maitrise d’ouvrage de l’AD Isère Drac Romanche : de nouveaux canaux sont creusés (Grangeage), les canaux existant sont recalibrés, les servitudes établies.

Enfin, de 1960 à 1976, les travaux de reprise des protections dans la traversée de Grenoble sont assurés par l’Etat (digue et perré en aval du pont des Sablons, mur anti-crue de l’Ile Verte, reprises en sous œuvre des quais, parapet et perré en aval de la Porte de France). De 1975 à 1987, les conséquences des extractions massives de matériau (15 millions de m3 en aval de Grenoble) commencent à se faire sentir de façon aigüe, ce qui implique la mise en œuvre de confortements et de seuils parafouille au droit des ponts de Grenoble (seuil de Pique Pierre en 1985 calant le profil en long amont). La période 1970-1990 correspond par ailleurs à un relâchement dans l’entretien des digues, ce qui se traduit par une explosion des boisements dont la situation actuelle est le résultat.

De 1987 à 2003, les endiguements du Domaine Universitaire sont renforcés, la digue de Gières refaite. La rive gauche de l’agglomération bénéficie alors d’un niveau de protection homogène. L’entretien et la surveillance des digues retrouvent une activité soutenue, les travaux de réparation sont régulièrement engagés (interventions lourdes dans les coudes, risbermes de déchets de carrière dans les tronçons rectilignes). Par ailleurs, un plan de gestion de la végétation est mis en œuvre par l’AD de façon à maitriser les boisements implantés sur les talus de digue.

Le diagnostic de l’endiguement réalisé au cours de ces deux siècles reste plus que mitigé quant aux performances qu’on est en droit d’attendre : risque généralisé de rupture par glissement ou érosion interne, remblais fragilisés par les boisements, protection à peine décennale à l’entrée de Grenoble, profil en long du lit mal maitrisé… C’est pourquoi, un Schéma d’aménagement s’est rapidement avéré nécessaire pour requalifier le système de protection. Initié en 1992 par l’AD Isère Drac Romanche, il est finalisé en 2007 sous maitrise d’ouvrage d’un syndicat mixte – le Symbhi - créé à l’initiative du Conseil Général. Projet global associant ralentissement dynamique (via des champs d’expansion de crue), renforcement de la stabilité des ouvrages, requalification environnementale, paysagère et piscicole, gestion du transport solide et recalibrages ponctuels, le Projet Isère amont aboutit à un investissement de 100 M€ réparti sur dix ans (soit 5 000 fois le revenu moyen annuel/habitant).

Techniques et politiques…

Au vu de ce parcours de plus de deux siècles, il demeure une impression de va-et-vient permanent :
- entre l’intelligence technique très tôt déployée et la rusticité – pour ne pas dire plus - des réalisations,
- entre les efforts financiers colossaux consentis par les syndicats et la fragilité des résultats,
- entre les visions d’ensemble des projets et l’hétérogénéité des travaux mis en œuvre,
- entre, enfin, le sentiment du travail accompli et le découragement face à une situation en perpétuelle dégradation.

Reste que la tâche est ardue. A la différence de son voisin savoyard, le Grésivaudan présentait l’inconvénient notable d’en être situé à l’aval, à la fois dans le temps et dans l’espace. Celui aussi d’avoir, concentrés au même point aval, un enjeu principal - la protection de la ville de Grenoble - et une difficulté morphodynamique d’ampleur : le cône du Drac qui réduit de moitié la pente motrice du lit de l’Isère. Ajoutons à cela la grande fertilité des terres qui - à la différence de la Combe de Savoie - n’a jamais rendu nécessaire le colmatage (pourtant souhaité dans tous les grands projets qui furent échafaudés). Ces éléments ont probablement été d’un grand poids dans ce qui peut apparaitre comme une somme gigantesque d’efforts, mais sans cesse diluée par le temps et l’indécision.

- A la décharge des techniciens : les politiques ne leur ont pas toujours facilité la tâche !
- A la décharge des politiques : les techniciens ne leur ont pas souvent fourni de grandes marges de manœuvre...

Michel Pinhas / directeur de l’AD Isère Drac Romanche / Octobre 2009.

- Voir la vidéo de l’intervention de Michel Pinhas durant le Colloque « Isère 1859-2009 » - 150ème anniversaire de la crue de référence de l’Isère, récapitulant la rétrospective historique du système d’endiguement de l’Isère dans le Grésivaudan. Durée 20 mn.

Avertissement

Avant de lire cette page, nous vous conseillons de lire le début de l’histoire des digues de l’Isère amont, celle couvrant la période antérieure au 20e siècle.
Histoire des digues de l’Isère amont jusqu’en 1900

Inondation de 1944

crue 1944 tencin pontcharra Le village de Tencin à la limite de la zone inondée.

Des digues et des hommes

1948 IMAGES VAL BON_00011948 : des ouvriers sur un chantier d’endiguement.

Le Grésivaudan inondé en 1948

La plaine de l'Isère inondée aux environs de l'ancien pont de Domène. La plaine inondée près de l’ancien pont de Domène.

Trois coupures programmées

L’avant-projet Schneider de 1947 prévoyait la coupure de trois boucles sur Isère amont : celle de Bois Français, celle de La Taillat et celle des Sablons.

Modélisation en 1948

Le modèle physique réprésentait à échelle réduite les méandres de l’Isère dans le Grésivaudan.

Terrassement à sec

Trois documents puisés dans nos archives :
- 1961. Coupe type du projet en rive droite
- 1961. Coupe type du projet en rive gauche
- 1970. Coupe type d’un autre projet

Bois Français

La boucle de l’Isère au niveau de Bois Français avant qu’elle ne soit coupée en 1968. BF 01 AVANT COUPURE

Références

Galeries photos des grands chantiers réalisés par l’AD Isère Drac Romanche :
- 2004 : la courbe de Charlet (Gières)
- 2004 : la courbe de Grangeage (Meylan)
- 2005 : le quai Charpenay (La Tronche)
- 2006 : la boucle de Gières
- 2007 : la digue de la Croix du Plan
- 2008 : l’épi Romanche - Eau d’Olle
- 2009 : la digue du Drac à Fontaine

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